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IV. Vous n'êtes pas votre projet

Matthieu Sinclair
il y a 6 jours
4 min de lecture

Cet article (5/8) fait partie de la série Principe d'action n° 3: Échouer mieux, issue de la collection « L'autre chemin ».


Un homme, assis à son bureau, s'observe dans le reflet de la baie vitrée de la pièce
Le projet a échoué ; je ne suis pas mon projet.

Rater n'est pas être un raté


Si l'on accepte la grille selon laquelle tous les échecs ne se valent pas, et selon laquelle nos succès méritent la même instruction critique, une question s'impose pourtant. Pourquoi diable l'échec, même intelligent, nous coûte-t-il à ce point ? Pourquoi nos organisations ont-elles tant de mal à l'accueillir, même quand il appartient à la catégorie la plus noble, celle des échecs « intelligents » ?


Charles Pépin propose une réponse qui me paraît juste :


« Nous prenons l'échec de notre projet pour celui de notre personne. Au lieu de concevoir la place de ce raté dans notre histoire, qui a commencé avant lui et continuera après, nous l'essentialisons. »

Cette remarque invite à la première discipline intérieure que nous pouvons cultiver : rater n'est pas être un raté. Le projet a échoué ; je ne suis pas mon projet. La rencontre entre mon intention et l'environnement a mal tourné, et cela ne fait pas de moi une personne ratée.


La psychologie expérimentale propose une illustration devenue classique : aux Jeux olympiques, les médaillés d'argent se vivent statistiquement comme des perdants, tandis que les médaillés de bronze se vivent comme des gagnants. Les premiers comparent vers le haut, vers l'or manqué de peu ; les seconds comparent vers le bas, vers la quatrième place évitée. Le même podium abrite ainsi deux vécus opposés. Si vous doutez de ce phénomène, ouvrez un moteur de recherche et regardez des photos de podiums olympiques : cherchez qui sourit. Les psychologues nomment cela la pensée contrefactuelle : l'échec n'est jamais une donnée brute, il est toujours une comparaison avec un scénario alternatif que notre cerveau convoque spontanément. Et cette comparaison, avec un peu d'entraînement, se choisit.


Attention cependant : les « marchands d'optimisme » rôdent. Leur industrie vous dira de voir le verre à moitié plein, de transformer chaque revers en opportunité, de faire « un travail sur vous-même » chaque fois que les résultats sont problématiques. Cette lecture repose sur un postulat que nous avons déjà démonté : l'idée que le mal-être serait toujours un problème intérieur. Or il arrive que votre baromètre fonctionne parfaitement et que ce soit la météo qui est mauvaise ; repeindre en rose le baromètre n'a jamais fait revenir le soleil.


C'est l'ordre des opérations qui fait toute la différence. La lucidité d'abord : établir le résultat, chercher les vraies causes, y compris extérieures, instruire le dossier sans complaisance. Puis, et seulement alors, exercer le droit qui reste : le choix du référentiel de comparaison. L’ayatollah de la pensée positive choisit son émotion avant d'avoir établi les faits ; la personne lucide établit d'abord les faits, puis choisit le référentiel qui décidera de son émotion.


Cette distinction est souvent ce qui sépare une équipe capable d'apprendre de ses échecs d'une équipe paralysée par l'erreur. Une équipe où chaque collaborateur identifie son projet à sa personne ne pourra jamais accueillir un échec, parce que tout échec deviendra un drame identitaire. Une équipe où la distinction est culturellement intériorisée, non pas dans le discours mais dans les gestes quotidiens du manager, pourra traverser des ratés sans s'effondrer. Et c'est ici que le rôle du manager devient décisif : par la manière dont il accueille les échecs de ses collaborateurs, il leur enseigne à se distinguer eux-mêmes de leurs projets.


Ne jamais tomber amoureux de son idée


Une des manières les plus efficaces d'éviter cette fusion entre l'ego et le projet nous vient, une fois encore, de l'art de l'illusion. Dai Vernon, l'un des pères de l'illusionnisme moderne, posait ce principe :


« Une illusion ne doit jamais reposer sur un principe unique : elle serait bien trop vulnérable à l'esprit critique des spectateurs ».

L'idée est la suivante : en combinant des principes, des techniques et des subterfuges de natures différentes pour créer une illusion, vous en préservez presque à coup sûr le secret. Le spectateur confronté à la surprise cherche spontanément UNE explication, LE truc, LE secret. Si l'illusion repose sur une combinaison de principes différents, la méthode devient inaccessible, et le sentiment de magie est préservé.



Cette idée d'explorer simultanément plusieurs solutions différentes pour atteindre un même objectif, que les anglo-saxons nomment le multitracking, possède un intérêt essentiel au regard de ce qui nous occupe : il nous évite de tomber amoureux de notre idée. Si vous travaillez des jours, des semaines ou des mois sur une solution unique que vous espérez être la bonne, vous ne serez plus en mesure d'entendre les remarques critiques de vos collègues, même les plus constructives d'entre elles. Votre réflexe naturel consistera à protéger votre bébé : l'ego et le projet auront fusionné. Celui qui mène trois pistes de front, au contraire, peut en voir mourir une sans mourir avec elle. La pluralité des chemins protège la personne autant qu'elle enrichit la solution.


C'est précisément un des concepts que nous proposons de faire vivre au public dans notre conférence interactive « Agir autrement à l'heure de l'IA ».


La philosophie de l'inachèvement


Pépin nous rappelle qu'un humain est un animal fondamentalement inachevé à sa naissance. Là où le poulain marche en quelques heures après sa naissance, le petit d'homme met dix-huit mois à se tenir debout, mais finira par piloter des avions, écrire des poèmes et calculer des trajectoires martiennes.


Cette « néoténie », ce maintien prolongé de l'enfance, ne saurait être interprétée comme une faiblesse. Elle est notre puissance même. Nous progressons précisément parce que nous ratons, et que nous tirons de nos ratés une science qu'aucun instinct ne pourrait nous offrir. L'échec fait partie intégrante de ce qui constitue notre humanité. Notre projet est de pouvoir tomber, tout en continuant d'avancer. Ce mouvement n'a rien à voir avec un « rebond », cette métaphore élastique et mécanique qui suggère qu'on revient au même point après avoir touché le sol. Tomber sans cesser de marcher, c'est se laisser transformer par la chute, sans en faire ni un drame ni une publicité.

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