PRINCIPE D'ACTION N°2 : PENSER AVEC LES MAINS
- Matthieu Sinclair
- 11 mai
- 5 min de lecture
Cet article (1/7) fait partie de la série Principe d'action n° 2: Penser avec les mains, issue de la collection « L'autre chemin ».
Il y a quelques semaines, j'ai vécu une petite scène qui m'a fait cogiter plusieurs heures.

Ce jour-là, attablé dans un café parisien, je préparais une nouvelle séquence de l'une de nos prestations. J'avais sorti mon nouveau laptop « magique » : cet appareil un peu spécial possède deux écrans superposés l'un sur l'autre, permettant de doubler la surface d'affichage. Je jonglais ainsi, comme beaucoup d'entre nous, entre un document Word, un mail urgent et une recherche Google. À côté de moi, un homme d'une trentaine d'années venait de s'asseoir à la table adjacente (j'aurais aimé prétendre qu'il avait 70 ans, et que ce qui va suivre résultait de sa grande sagesse, mais ce serait vous mentir : il était bien plus jeune que moi). Il a sorti un carnet Moleskine et a commencé à écrire au stylo, lentement, concentré sur sa tâche.
Alors que je pianotais pour ma part frénétiquement en alternant entre mes deux écrans, l'homme écrivait simplement. À un moment, il a levé les yeux vers mon installation et m'a lancé avec un sourire en coin : « Impressionnant ces deux écrans simultanés. Vous devez avoir deux fois plus de pensées que moi… ou deux fois moins de temps pour les penser. »
Je répondis spontanément, feignant un enthousiasme technophile : « C'est très pratique ! ». Ce à quoi il rétorqua immédiatement : « C'est bien le problème ». Je décidai de ne pas relever. Pour être honnête, je n'étais pas très sûr d'avoir vraiment compris sa remarque. Et curieusement, ses mots ont commencé à parasiter ma concentration. Les minutes passant, je me suis surpris à fixer ses mains en train d'écrire.
Quand il a refermé son carnet, après une demi-heure, j’ai pris mon courage à deux mains et lui ai demandé : « Que vouliez-vous dire exactement tout à l'heure ? ».
Il n’a rien dit, il a ouvert le Moleskine, retourné une page vers moi en souriant, et j’ai constaté qu’elle est couverte d’annotations, de flèches, de mots barrés et réécrits dans les marges. Il a refermé le carnet et ajouté : « Vos écrans vous donnent toujours raison. Moi, ce stylo m'a déjà contredit trois fois ce matin ».

La page couverte de ratures dit quelque chose que les mots ne pourraient pas dire aussi bien : la pensée ne sort pas propre. Elle tâtonne, elle se contredit, elle barre, elle recommence. Ce désordre visible sur la page est la trace physique du frottement cognitif.
Un document Word ne montre jamais ça. La touche Suppr efface tout. Le texte final est toujours net et linéaire, comme si la pensée avait été fluide depuis le début. Le carnet, lui, conserve les erreurs : il raconte le chemin, pas seulement la destination.
En me montrant cette page sans un mot, l'homme me dit en substance : regarde ce que ton écran te cache sur ta propre pensée.
Le frottement, c'est là que la pensée se forme.
Il me raconta ensuite le plaisir qu'il éprouvait à griffonner, la valeur sentimentale qu'avait pour lui la couverture en cuir de son Moleskine, offerte par un vieil oncle aujourd'hui disparu. L'odeur du cuir, les griffures, les imperfections de cet étui. Les histoires que cette couverture racontait étaient finalement plus nombreuses que celles que contenaient les pages du cahier. Cette couverture usée pointait vers une question que je n'avais pas encore vraiment posée : ce que le numérique nous fait gagner en fluidité, est-ce qu'il ne nous le fait pas perdre en quelque chose d'autre, quelque chose de moins visible et peut-être plus précieux ?
Pourquoi nos objets numériques n'ont pas d'âme
Une guitare jouée pendant vingt ans n'est pas la même guitare qu'au premier jour. Le vernis s'est effacé là où la main se pose. Le manche a pris la forme des doigts qui l'ont tenu. Les égratignures sur la caisse racontent des chutes, des studios, des scènes. Ces marques encodent dans la matière ce qu'aucune application ne peut stocker : la densité d'une pratique, l'histoire d'une relation entre un homme et son outil.
Les Japonais ont un mot pour ça : wabi-sabi. La beauté de ce qui est imparfait, incomplet, usé par le temps. Une philosophie esthétique entière bâtie sur l'idée que la trace du temps sur un objet est une forme de richesse, pas une dégradation.
Nos objets numériques, eux, ne vieillissent pas. Ils fonctionnent ou sont obsolètes. L'iPhone de l'an dernier ne porte aucune trace de l'an dernier. Pas de patine, pas de mémoire visible, pas de wabi-sabi. Il serait pourtant trop simple de réduire cette opposition à un face-à-face caricatural entre un monde matériel riche et un monde numérique appauvri.

Le problème n'est pas le numérique en soi. Il est dans un certain usage du numérique : celui qui élimine toute friction, toute contrainte réelle. Un numérique qui se contente de fluidifier devient un numérique qui appauvrit. Un numérique qui résiste peut, au contraire, enrichir.
La question que personne ne pose
Cette petite scène du café parisien cristallise une question que nous éludons presque toujours, et qui prend une acuité particulière à l'heure de l'intelligence artificielle. Nous passons nos journées à nous interroger sur ce que l'intelligence artificielle peut faire, ce qu'elle fera demain, ce qu'elle remplacera. C'est une question légitime. Mais personne ne pose la question symétrique, qui est pourtant la plus stratégique : que l'intelligence artificielle ne pourra sans doute pas faire, en tous cas pas comme nous ? Et si c'était précisément cette deuxième question qui méritait toute notre attention ?
Cet article parle d'une perte que nous n'avons pas encore vraiment nommée : celle de la confrontation au réel. Pas le réel des données et des tableaux de bord, mais celui qui résiste, qui surprend et qu'on ne voit qu'en situation, les mains dans le moteur.
L'IA sait analyser, synthétiser, simuler, prévoir. Elle surpasse la plupart d'entre nous sur tout ce qui se calcule ou se formalise. Le territoire que l’on pensait exclusivement humain rétrécit à vue d'œil. Certains systèmes détectent déjà des signaux comportementaux que des managers expérimentés ne peuvent percevoir : des variations microtonales dans une voix, des patterns d'engagement dans une réunion, des indices de décrochage dans une salle. Et ce n'est qu'un début : ces capacités progressent plus vite que notre capacité à les anticiper.
Mais percevoir un signal et en être affecté sont deux opérations radicalement différentes. Un manager qui sent qu'une négociation bascule ne le sait pas seulement par ses yeux : il le reçoit dans son corps avant de le formuler dans sa tête. Cette sensation oriente son attention, mobilise son jugement et ajuste sa posture en temps réel. Le neurologue António Damásio a montré que les émotions corporelles ne sont pas du bruit parasite dans la décision, elles en constituent l’infrastructure. Cette manière d'être là, physiquement, sous tension, avec quelque chose à perdre, ne se réduit pas à de la détection de signaux, aussi sophistiquée soit-elle.
Ces frontières ne sont pas définitives. Le territoire que l’on pensait exclusivement humain rétrécit à vue d'œil, et continuera de le faire. Ce qui distingue durablement la présence humaine de l’intelligence artificielle, c’est un corps avec « quelque chose à perdre ». L’IA n'a pas d'enjeu viscéral, elle ne ressent pas ce tremblement intérieur qui rend une présence lisible pour l'autre. La vraie question n'est donc pas de savoir ce que l'IA ne perçoit pas encore, mais ce qu'un corps engagé apporte à l'action que ni la perception ni le calcul ne peuvent reproduire.
Le principe d'action que je veux explorer avec vous n'est pas un plaidoyer passéiste pour le retour à la bougie et au parchemin. Il s'agit de comprendre ce que l'objet et la pratique apportent à notre cognition et à notre créativité. Et de réaliser que dans un monde où l'IA excelle dans tout ce qui est abstrait et calculable, la compétence incarnée voit sa valeur croître à mesure que l'IA progresse.




