top of page

II. Ce que la main sait et que l'IA ne saura jamais

  • Matthieu Sinclair
  • il y a 23 heures
  • 4 min de lecture

Cet article (3/7) fait partie de la série Principe d'action n° 2: Penser avec les mains, issue de la collection « L'autre chemin ».


On ne pense pas avant de faire. On pense en faisant


Salarié travaillant sur un prototype

La main « sait » des choses que le cerveau analytique ignore. Elle sait négocier avec l'incertitude : ajuster en temps réel, et sentir quand quelque chose « sonne faux » sans pouvoir l'expliquer rationnellement.


Michael Polanyi le formulait par une phrase restée célèbre : « We know more than we can tell ».


Ce surplus de savoir, celui du cycliste qui ne peut pas expliquer comment il garde l'équilibre, ou du cuisinier qui sait à l'oreille que l'huile est à bonne température, ce surplus n'existe que dans le corps. Il ne peut pas être extrait, stocké, transféré vers un écran. Il se perd précisément quand on cesse de pratiquer physiquement.


L’IA peut bien entendu traiter des millions de descriptions d'expériences pratiques, et analyser ce que des praticiens ont écrit sur leur métier pendant des décennies. Mais le savoir tacite est le résidu d'erreurs corrigées par la matière, pas par des mots. Ce résidu-là, aucune IA ne pourra jamais l'acquérir à votre place.


Ce savoir qui ne se numérise pas


Cette réalité a des implications considérables pour toute organisation qui cherche à transmettre son expertise. Le savoir tacite ne se transmet pas par des manuels, des procédures ou des vidéos de formation. Il se transmet par l’accompagnement, par l’imitation et par la pratique partagée. Le nouveau collaborateur qui observe son collègue expert ne reçoit pas seulement de l'information : il absorbe des gestes, des réflexes, des micro-décisions que personne ne pourrait formuler explicitement.


C'est la raison pour laquelle les programmes d'onboarding entièrement digitalisés produisent si souvent des collaborateurs qui « savent » sans vraiment « pouvoir ». Ils ont reçu la carte, mais ils n'ont pas marché sur le terrain.

Dans votre organisation, quels sont les savoirs essentiels que vos meilleurs éléments détiennent et que personne n'a jamais vraiment cherché à rendre transmissible ?

Une façon simple de le repérer : observez ce que vos experts font différemment des débutants, non pas dans leurs décisions visibles, mais dans leurs gestes préalables. Ce qu'ils regardent en premier, ou la question qu'ils posent avant de rentrer dans le vif du sujet. Le détail qu'ils vérifient systématiquement sans pouvoir dire pourquoi. Ce sont souvent ces micro-comportements, invisibles parce que devenus automatiques, qui constituent l'essentiel de leur valeur, et c'est précisément ce que ni un manuel ni une IA ne peuvent capturer, parce que l'expert lui-même ne les voit plus.


Les mains pensent quand le cerveau se tait


Il existe un domaine où la thèse de « Penser avec les mains » atteint son expression la plus radicale et la plus documentée : le jazz.


Ce que les neurosciences ont mis en évidence dans l'étude de l'improvisation jazz est contre-intuitif. Nous imaginons volontiers l'improvisation comme un acte de liberté mentale : l'esprit libéré de toute contrainte, qui s'exprime spontanément à travers l'instrument. C'est en fait exactement l'inverse.


Quand un musicien de jazz improvise, son cerveau préfrontal, le siège de la pensée consciente et du contrôle, est en partie désactivé. Ce sont les mains qui pensent : des milliers d'heures de pratique physique ont inscrit dans la mémoire procédurale un répertoire si vaste que les doigts peuvent naviguer de manière semi-autonome, pendant que la conscience se libère pour ressentir et dialoguer avec les autres musiciens.


Frank Barrett, pianiste de jazz et ancien professeur de management à la Naval Postgraduate School, a passé sa carrière à explorer ce paradoxe. Sa conclusion : l'improvisation n'est pas spontanée. Elle est le fruit d'une discipline physique implacable qui finit par produire une forme d'intelligence que la tête seule n'aurait jamais pu générer.


Ce que nos organisations ont du mal à accepter, c'est que ce principe s'applique aussi au management, à la négociation, ou à la prise de décision sous pression. Le dirigeant qui a traversé dix crises ne gère pas la onzième de la même façon que celui qui en est à sa première, non pas parce qu'il se souvient de ce qu'il a appris, mais parce que son corps sait quelque chose que le débutant n'a pas encore dans les mains. Et c'est cette forme d'intelligence, précisément, que l'IA ne sait pas reproduire. Elle peut lire tous les livres sur la gestion de crise. Elle ne peut pas avoir traversé dix crises.


Quelles compétences avez-vous dans les mains et que vous n'avez jamais formalisées ?

Prenez un moment pour y réfléchir sérieusement. Je ne parle pas ici de vos diplômes, de vos titres, ou de ce qui figure sur votre profil LinkedIn. Je parle de ce que vous sentez avant de le penser, ce que vous faites mieux que la plupart, sans pouvoir vraiment l'expliquer. Ce que vos collaborateurs vous demandent de regarder ou de vérifier, sans savoir exactement pourquoi ils vous le demandent. C'est sans doute là, dans cet espace entre le savoir et le dire, que réside votre valeur la plus irremplaçable.


Il y a cependant une troisième dimension à tout cela, plus opérationnelle encore. Le corps ne sait pas seulement « différemment » : au contact du réel, il révèle des informations que l'abstraction ne livrera jamais.

bottom of page