VI. Nos trois excuses préférées pour ne pas « faire »
- Matthieu Sinclair
- 22 juin
- 3 min de lecture
Cet article (7/7) fait partie de la série Principe d'action n° 2: Penser avec les mains, issue de la collection « L'autre chemin ».
Il me reste une dernière chose à dire sur ce sujet, et elle n’est pas très agréable à entendre : il est temps d’arrêter de nous trouver des excuses pour ne pas « faire ».

Tout ce que nous venons d'explorer n'est pas un secret jalousement gardé. Une partie de ces recherches date des années 1960 et de nombreux praticiens avisés les ont intégrées depuis longtemps dans leur pratique. Et pourtant, dans nos organisations et dans nos salles de réunion, nous continuons à agir comme si la pensée précédait l'action, et comme si le corps était un détail logistique. Ce qui suit s'adresse autant aux individus qu'aux organisations : les excuses que nous allons examiner fonctionnent aussi bien à l'échelle d'une équipe qu'à celle d'une personne.
Trois excuses, une seule vraie raison
« Je n'ai pas le temps. »
Nous n'avons pas le temps de prototyper, de tester, de manipuler, mais nous avons le temps de passer trois réunions supplémentaires à débattre d'une idée que quinze minutes de test auraient suffi à valider ou à invalider. Le problème n'est pas le temps, mais plutôt ce que nous considérons comme du travail réel. Réfléchir dans une salle de réunion ressemble à du travail, alors que construire une maquette en carton ressemble à du bricolage. Cette hiérarchie implicite est fausse.
« Je ne suis pas doué de mes mains. »
Cette objection est souvent prononcée par des gens qui envoient deux cents mails par jour avec une dextérité remarquable. Les mains fonctionnent. C'est l'autorisation de s'en servir qui manque. Un prototype, même mal ficelé, remplit souvent son rôle mieux qu'une présentation PowerPoint parfaite.
« C'est inefficace. »
L'inefficacité apparente du « faire » manuel est en réalité une forme d'efficacité différée. On perd du temps à négocier avec le réel, mais on gagne en compréhension, en humilité et en capacité d'adaptation. Il m'a fallu beaucoup de temps, et quelques échecs assez cuisants, pour comprendre que ma tendance à vouloir « tout avoir bien réfléchi avant de commencer » n'était pas de la rigueur, mais plutôt de la peur. La peur de me tromper devant quelqu'un, ou la peur que l'imperfection visible soit confondue avec l'incompétence.
Ce que j'ai appris depuis, et que la pratique de l'illusionnisme m'a enseigné plus clairement que n'importe quel livre de management : l'erreur commise en situation apprend infiniment plus vite que l'erreur imaginée en amont. Et surtout, elle apprend des choses différentes, des choses que l'imagination seule n'aurait jamais produites.
Nous avons intériorisé une vision de l'intelligence qui la dissocie du corps, qui valorise l'abstraction sur l'expérience. Changer cette représentation, c'est un vrai travail : il commence, comme toujours, par un premier geste concret.
Conclusion : L'autre richesse
Nous vivons dans une civilisation qui a fait un pari : que la dématérialisation et l'abstraction croissante de nos vies nous enrichiraient. Que nous pourrions gagner en efficacité et en capacité de traitement de l'information sans rien perdre d'essentiel en chemin.
Réhabiliter l'objet et la pratique, ce n'est pas tourner le dos au progrès. C'est refuser une certaine conception appauvrie du progrès, qui confond la vitesse avec l'intelligence et l'efficacité avec la compétence. C'est reconnaître qu'il existe des formes de savoir que l'IA ne remplacera pas à l’identique. Et qu'à ce titre, elles méritent d'être cultivées, transmises, valorisées.
Cela nécessite de travailler sa qualité de présence, d’être là physiquement, disponible pour l’autre. Les organisations qui sauront cultiver cette intelligence incarnée, ce savoir tacite que rien ne peut numériser, disposeront d'un avantage que leurs concurrents ne pourront pas copier en quelques clics.
L'homme au Moleskine, dans le café parisien, faisait de la résistance consciente. Il écrivait simplement, mais il pratiquait aussi une compétence plus rare, et de plus en plus précieuse : l’incarnation.



