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I. Notre époque est dans une double impasse

  • Matthieu Sinclair
  • il y a 8 heures
  • 3 min de lecture

Cet article (1/6) fait partie de la série Principe d'action n° 1: Cultiver la nuance, issue de la collection « Un autre chemin ».

« Nos oreilles sont bouchées par les certitudes et nous n'entendons plus la voix du mystère. » Derek DelGaudio

Ce constat poétique décrit avec une justesse troublante notre rapport au monde. Nous vivons submergés de réponses définitives, de méthodes infaillibles, de certitudes marketées. Mais que reste-t-il de notre capacité à tolérer l'incertitude ? Savons-nous encore accueillir la complexité, ou cultiver la nuance ?


L'uniformisation : quand tout se ressemble

Chaque jour, sur les réseaux sociaux professionnels, défile une litanie de certitudes. LA méthode pour manager. L'OUTIL pour réussir. LA stratégie comportementale qui va tout changer. Si vous l'appliquez à la lettre, vous êtes promis à des résultats exceptionnels.


La forme est étudiée pour séduire et pour déclencher ce petit shoot de dopamine : quelques émojis bien placés, des chiffres impressionnants, une mise en page qui attire l'œil. Le tout calibré pour plaire à l'algorithme.


Mais derrière cette apparente diversité se cache une uniformisation profonde. Les mêmes gourous, avec les mêmes références, y recyclent les mêmes formules magiques à l’infini.


Cette standardisation n'est pas anodine. Elle produit ce que les chercheurs en sciences cognitives appellent un « rétrécissement de l'espace des possibles ».


Cette formulation est extraordinaire de justesse et de poésie.


Quand on nous présente sans cesse les mêmes solutions, notre cerveau finit par considérer qu'il n'en existe pas d'autres.


C'est exactement l’un des mécanismes que nous utilisons fréquemment pendant nos conférences interactives : lorsque nous « forçons » un choix, nous ne contrôlons pas directement votre décision.


Nous structurons l'environnement informationnel de telle manière que certaines options deviennent invisibles. Vous avez l'impression de choisir librement parmi de multiples possibilités. En réalité, vous choisissez parmi les seules que nous avons rendues saillantes.


Les réseaux sociaux font exactement la même chose, mais à une échelle massive, et sans que vous en ayez conscience.


La polarisation des opinions, où quand tout s'oppose


Second phénomène, apparemment contradictoire avec le premier : la polarisation croissante des opinions.


Les algorithmes des plateformes sociales ne se contentent pas de standardiser, ils divisent. Ils nous enferment dans des bulles où nous ne rencontrons que des avis similaires aux nôtres. Résultat : les positions se radicalisent et les nuances disparaissent.


On passe d'un spectre d'opinions à deux camps retranchés sur leurs certitudes. En 2024, la série La Fièvre, produite par Canal +, explorait cette mécanique avec un scénario vertigineux, et peut-être prémonitoire.


Cass Sunstein, juriste et spécialiste des sciences comportementales, a documenté ce phénomène dans #Republic: Divided Democracy in the Age of Social Media (Princeton University Press, 2018, non traduit). Il montre comment les réseaux sociaux créent ce qu'il appelle des « chambres d'écho » : des espaces où nos convictions sont constamment renforcées, jamais mises à l’épreuve ou questionnées.


Le résultat ? Une société fragmentée en tribus idéologiques qui ne se parlent plus et qui ne s'écoutent plus, et des groupes qui ont cessé de considérer que l'autre camp pourrait détenir ne serait-ce qu’une parcelle de vérité.


En entreprise, cette polarisation se manifeste différemment, mais elle est tout aussi toxique :

  • Les « pour » et les « contre » telle réorganisation

  • Les « anciens » versus les "nouveaux »

  • Les « tech » contre les "métiers »

  • Les « partisans du télétravail » face aux « défenseurs du présentiel »

Chaque débat devient binaire, et les positions irréconciliables.


Le paradoxe de notre temps : uniformisation ET polarisation

Comment peut-on être à la fois uniformisés et polarisés ?


C'est tout le paradoxe de notre époque informationnelle : nous pensons tous de la même manière (par simplification, réduction, catégorisation) mais nous aboutissons à des conclusions opposées.


Nous avons perdu ce que les philosophes appellent la « pensée dialectique » : cette capacité à tenir ensemble des idées contradictoires, à faire dialoguer les opposés, à chercher la synthèse plutôt que de rejoindre un camp.


En somme, nous avons perdu la nuance.

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