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II. La nuance est une compétence stratégique

  • Matthieu Sinclair
  • il y a 8 heures
  • 5 min de lecture

Cet article (2/6) fait partie de la série Principe d'action n° 1: Cultiver la nuance, issue de la collection « Un autre chemin ».


Avant d'aller plus loin, clarifions un malentendu fréquent. La nuance n'est pas :

  • Du relativisme : « toutes les opinions se valent »

  • De l'indécision : « je ne sais pas trancher »

  • De la tiédeur intellectuelle : « un peu des deux mon capitaine"

  • Un refus de l'engagement


La nuance est la capacité d’accueillir la complexité, de faire coexister plusieurs perspectives parfois contradictoires, sans céder à la tentation d’une résolution prématurée.


C'est ce qu'Edgar Morin appelle la « pensée complexe » dans Relier les connaissances. Le défi du XXIe siècle (Edition du Seuil, 1999), un ouvrage qui a inspiré la création de Paradoxa il y a vingt ans.


Pour cet essayiste, la pensée complexe n'est pas une pensée compliquée, mais une pensée qui accepte de « relier ce qui était séparé », qui refuse les réductions simplificatrices, qui intègre l'incertitude et la contradiction comme composantes du réel.

« Faire rire les lignes droites. » Derek DelGaudio

La nuance, c'est aussi savoir « faire rire les lignes droites », pour reprendre la magnifique expression de le magicien et artiste interdisciplinaire Derek DelGaudio. C'est refuser la tyrannie des catégories rigides. C'est maintenir ouvert l'espace de l'imaginable.


C'est cultiver cette capacité, devenue presque subversive, à dire : « C'est plus compliqué que ça ».


Pourquoi la nuance est une compétence

Dans un monde complexe, la nuance devient un avantage compétitif.


Philip Tetlock, psychologue à l'université de Pennsylvanie, a mené une étude extraordinaire sur plus de vingt ans. Il a suivi 284 experts – économistes, politologues, analystes – et compilé plus de 82 000 prédictions sur l'évolution du monde (Expert Political Judgment, 2005).


Sa découverte est fascinante : les experts les plus médiatiques, ceux qui assènent des certitudes avec le plus d'aplomb, sont systématiquement les moins performants dans leurs prédictions.


À l'inverse, les meilleurs prévisionnistes sont ceux que Tetlock appelle les « renards », par opposition aux « hérissons ». (Il fait référence à un poème d’Archiloque, poète grec antique, qui disait en substance : « Le renard connaît mille ruses, le hérisson n'en connaît qu'une seule - mais la croit imbattable ».)


Ces « renards » sont des penseurs qui :

  • Intègrent des informations provenant de sources diverses

  • Révisent régulièrement leurs positions

  • Sont capables de tenir des hypothèses contradictoires

  • Formulent leurs prédictions en intégrant des probabilités

Et ils sont bien meilleurs. Tetlock a même quantifié cet avantage : sur des prévisions à moyen terme (2-5 ans), les "renards » avaient un taux de précision supérieur de 30% à celui des "hérissons ». Une différence considérable.


En d'autres termes, les meilleurs prévisionnistes sont ceux qui cultivent la nuance.

D'ailleurs, nous avons pris un malin plaisir à mettre en scène le biais d'excès de confiance dénoncé par Tetlock dans notre conférence interactive intitulée Agir : les ressorts de la décision.


À travers plusieurs expériences participatives, nous plaçons les participants dans des situations où leurs certitudes deviennent leurs pires ennemis. L'effet est saisissant : ceux qui affirment être « absolument sûrs » de leur choix sont précisément ceux que nous pouvons amener le plus facilement vers l’erreur de jugement.

Plusieurs études anglo-saxonnes le démontrent : quand nous affirmons être sûrs de quelque chose à 90%, nous nous trompons statistiquement une fois sur deux (Knowing with certainty: The appropriateness of extreme confidence, Fischhoff, Slovic & Lichtenstein, 1977).


Ce n'est pas un hasard : l'excès de confiance ferme l'attention. Il nous rend aveugles aux signaux faibles, aux indices contradictoires, aux autres options. La nuance, au contraire, maintient l'attention ouverte : elle nous garde vigilants et adaptatifs, et par conséquent capables d'ajuster notre trajectoire.


L'intuition ET l'analyse : sortir du duel stérile

Prenons un exemple concret de cette capacité à tenir la nuance : le débat entre intuition et rationalité.


D'un côté, Daniel Kahneman, prix Nobel d'économie, a montré dans Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée (Flammarion, 2012) à quel point notre intuition peut nous tromper. Biais cognitifs, raccourcis mentaux, erreurs de jugement : notre cerveau intuitif est une machine à produire des illusions.


Dans son essai, Kahneman distingue deux modes de fonctionnement cognitif :

  • Le Système 1 : rapide, automatique, émotionnel. Celui qui vous fait freiner instantanément quand un enfant traverse devant votre voiture.

  • Le Système 2 : lent, analytique, délibéré. Celui qui vous fait vérifier vos calculs ou peser le pour et le contre d'une décision importante.


Le Système 1 est remarquablement efficace, mais il a un défaut : il adore les raccourcis. C'est lui qui nous pousse à chercher LA réponse plutôt que DES réponses, LA cause plutôt que DES causes.


De l'autre côté du spectre se trouve, Gary Klein, psychologue spécialisé dans l'étude de la prise de décision en situation réelle.


Dans Sources of Power: How People Make Decisions (The MIT Press, 1998, non traduit), Klein a observé des pompiers, des infirmières d'urgence, des pilotes de chasse. Sa conclusion : les experts prennent souvent d'excellentes décisions de manière intuitive, en s'appuyant sur leur expérience accumulée. C'est ce qu'il appelle la « Recognition-Primed Decision », la décision amorcée par la reconnaissance.


Le débat entre ces deux approches est fascinant, et il est loin d'être tranché.


Là encore, il nous a inspiré une conférence interactive sur l'intuition et sa pertinence, en proposant aux participants des expériences mettant en scène ce duel au sommet entre Kahneman et Klein.


Il faut noter, toutefois, que le modèle Système 1 / Système 2 de Kahneman, bien que très influent, fait aujourd'hui l'objet de discussions critiques dans les neurosciences contemporaines. Plusieurs chercheurs questionnent la stricte séparation entre ces deux « systèmes » et proposent des modèles plus intégrés du fonctionnement cognitif. Néanmoins, cette grille de lecture demeure inspirante et offre un cadre conceptuel précieux pour comprendre nos modes de pensée.


Et c'est précisément là que la nuance prend tout son sens : ni Kahneman ni Klein n'ont complètement raison ou tort. La question n'est pas de choisir entre intuition et analyse. C'est de comprendre quand et dans quelles conditions l'une ou l'autre approche est pertinente.


L'intuition d'un expert, forgée par des milliers d'heures de pratique dans un environnement aux schémas récurrents (un pompier face à un incendie), est extraordinairement fiable. L'intuition d'un novice dans un environnement complexe et imprévisible (un investisseur sur les marchés financiers) l'est beaucoup moins.


La nuance, ici, c'est refuser le « tout intuitif » ou le « tout analytique » (je suis d’ailleurs convaincu que l’intuition n’échappe pas à la rationalité).


Il s’agit de développer ce que l'on pourrait appeler une « méta-compétence » : savoir quel mode de pensée mobiliser selon le contexte.

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