top of page

IV. Les objets pensent avec vous

  • Matthieu Sinclair
  • 8 juin
  • 5 min de lecture

Cet article (5/7) fait partie de la série Principe d'action n° 2: Penser avec les mains, issue de la collection « L'autre chemin ».


Pourquoi votre réunion PowerPoint appauvrit la pensée


Si la main pense, les objets avec lesquels elle travaille ne sont pas de simples outils, mais des partenaires cognitifs à part entière.


Réunion d'équipe autour d'un tableau de bord

Tenez une réunion debout autour d'un tableau blanc couvert de post-its, et comparez la qualité des idées produites avec celle d'une réunion autour d'un écran. Le tableau blanc n'est pas un simple support extérieur à votre pensée. Il devient une partie intégrante du processus créatif. Ce que vous écrivez appelle ce que vous écrivez ensuite. Vous déléguez une partie du traitement au mur, et cette délégation transforme radicalement ce que vous êtes capables de produire ensemble.


Avant de débattre, matérialisez. Demandez à chaque participant d'écrire son idée, son objection ou sa position sur un post-it (une seule par post-it) avant que quiconque prenne la parole. Posez tout au mur, puis regardez ensemble.


Ce geste simple produit trois effets que le PowerPoint ne peut pas produire : il révèle les convergences que personne n'avait anticipées, il rend les désaccords visibles sans les charger émotionnellement, et il empêche les idées les plus timides d'être écrasées par les voix les plus fortes avant même d'avoir été entendues. La pensée collective émerge de la carte physique que le groupe construit ensemble. Le mur sait des choses que la réunion ne saura jamais.


Le concret colle, l'abstrait glisse


Il existe un principe formalisé par le psychologue cognitiviste Allan Paivio : notre cerveau traite les informations concrètes via deux systèmes simultanément, le système verbal et le système imagé. Les informations abstraites n'activent que le premier. Le concret laisse donc deux traces là où l'abstrait n'en laisse qu'une. Il ne s’agit pas d’une simple métaphore, mais d’une réalité cognitive documentée depuis les années 1960, que Paivio a nommé la « théorie du double codage ».


Le Multiscope, l'un de nos dispositifs exclusifs, en est une illustration saisissante : chaque participant regarde la même situation à travers un filtre coloré différent. En trente secondes, sans un mot d'explication, la salle comprend quelque chose sur ses propres biais de perception que deux heures de cours magistral n'auraient pas ancré. L'objet ne se contente pas de décrire une idée, il la fait vivre.


Dispositif Multiscope pendant une conférence Paradoxa | Crédits : Luca Bozzi
Dispositif Multiscope pendant une conférence Paradoxa | Crédits : Luca Bozzi

La conséquence, pour quiconque cherche à faire passer une idée, dans une conférence, une réunion, une formation, est radicale : ce n'est pas la profondeur de l'argument qui garantit sa mémorisation, mais plutôt sa capacité à être traduit en quelque chose de tangible, de sensoriel, de manipulable. C'est précisément ce que nous avons appris, parfois douloureusement, dans la conception de nos conférences interactives.


Et si votre maison brûlait ?


Sur la table, une boîte en bois, mystérieuse. En ouverture de « La Voix des Choses », une expérience interactive d'une heure trente, mon associé Sébastien Clergue pose cette question : « Votre maison brûle. Vos proches sont sains et saufs. Vous n'avez que quelques secondes pour sauver un seul objet. Lequel ? »


Un constat émerge systématiquement de cette interrogation, quelle que soit l'audience : personne ne sauve son téléphone. Pourtant cet appareil est pour la plupart d'entre nous indispensable, omniprésent, et contient l'essentiel de nos souvenirs photographiques. Mais sa copie parfaite dans le cloud le prive précisément de ce qui fait la valeur d'un objet : son irremplaçabilité, la trace physique qu'il porte de notre histoire.


Ce que les gens décident presque toujours de sauver, ce sont des objets « chargés ».


Un bijou transmis par une grand-mère, une lettre manuscrite, une photographie tirée sur papier, mais aussi un carnet de partitions ou des copies d'examen. Ces objets ne valent rien sur un marché, mais ils sont inestimables dans une vie humaine parce qu'ils condensent quelque chose d'essentiel : non pas seulement le passé, mais le fil conducteur entre ce qu'on a vécu et ce qu'on entend encore devenir. Certains absorbent du temps et des relations, d'autres portent un projet, une identité en train de se construire. Ce que l'on sauve dans l'urgence, c'est ce qui nous raconte à nous-mêmes, ou ce qui nous a permis de retrouver ce qu'on ne savait pas avoir perdu.


La boîte de Sébastien contient une trentaine de ces objets « chargés », et donc autant d’histoires incroyables et apprenantes, que seuls ces artefacts peuvent raconter vraiment. Un fragment du dirigeable Hindenburg. Une clé qui aurait dû se trouver sur le Titanic. Une œuvre artistique dont l'original est sur la lune… Ce qui rend cette expérience plus puissante que n'importe quel exposé sur les mêmes thèmes, c'est précisément la matérialité de ces objets. Le fait qu'on puisse les voir, les tenir entre ses mains, les passer à son voisin. C'est ce contact physique qui ancre l'émotion. Et c'est l'émotion qui ancre la mémoire. On retient ce qu'on a tenu dans ses mains en ressentant quelque chose.


C'est aussi la raison pour laquelle, dans plusieurs de nos prestations interactives, nous invitons les participants à utiliser des boîtiers de vote physiques plutôt que leurs smartphones. Ces boîtiers de vote ont pourtant disparu du marché : tout le monde utilise désormais les téléphones. La logique semble imparable : pourquoi maintenir un objet dédié au vote quand chaque participant a dans la poche un appareil infiniment plus puissant ?


Nous avons racheté l'intégralité du stock de la maison mère anglaise qui les fabriquait : 3 000 boîtiers supplémentaires. Et nous l'assumons complètement, y compris face aux clients qui nous demandent, avec une politesse amusée, pourquoi nous utilisons ces vieux machins.

Ces boîtiers en plastique, merveilleusement anachroniques, ont en réalité résolu de nombreux problèmes simultanément. Notre choix s’explique par trois observations concrètes, accumulées sur des centaines de sessions :


  1. Quand les participants utilisent leur téléphone pour voter, ils votent, mais ils font aussi autre chose. Ils voient une notification, ils lisent un mail, ou découvrent un appel en absence, leur attention se fragmente. Le boîtier, lui, n'existe que pour une seule chose. Ce geste unique, physique, ramène toute l'attention vers la salle. Il y a aussi un argument plus prosaïque, mais que vingt ans de terrain nous ont appris à ne jamais sous-estimer : le boîtier ne dépend d'aucun réseau. Pas de wifi capricieux, pas de 4G saturée dans un amphithéâtre de 500 personnes, pas de serveur qui tombe au mauvais moment. La technologie la plus fiable est souvent celle qui a le moins de raisons de tomber en panne.

  2. Le boîtier se tient dans la main. Il a un poids, une texture, un bouton qui clique. Ce retour haptique est trivial en apparence. Il ne l'est pas dans ce qu'il produit : un sentiment de participation physique, d'acte accompli, d'engagement qui dépasse clairement le simple clic sur un écran tactile.

  3. L'observation la plus surprenante : les résultats affichés à partir de boîtiers physiques sont reçus différemment par une salle que les mêmes résultats affichés à partir de votes téléphoniques. Le collectif se sent davantage représenté. Quelque chose dans la matérialité du geste renforce la légitimité du résultat. Avec le recul, l'achat de ces dispositifs est l'une des meilleures décisions que nous ayons prises ces dix dernières années.

Cette anecdote me semble symptomatique d'une tendance de fond : nous remplaçons systématiquement les objets physiques par leurs équivalents numériques, au nom de la simplicité et de l'efficacité. Parfois, c'est un progrès réel. Parfois, nous perdons quelque chose que nous n'avions pas vu, parce que nous ne cherchions pas à le mesurer. L'automatisme avec lequel nous supposons que la technologie améliore toujours ce qu'elle remplace mérite d'être questionné.



Assez de diagnostic. Nous venons de voir ce que le corps sait, ce que le réel révèle, ce que les objets font à la pensée collective. La question qui reste est sans doute la plus importante : qu'est-ce que tout cela change à votre pratique de manager, de leader ou de dirigeant ?

bottom of page